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Texte écrit pour mon fils

 
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Ennkhala
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MessagePosté le: Mer 19 Avr - 17:08 (2017)    Sujet du message: Texte écrit pour mon fils Répondre en citant

_ Gaëtan, tu es encore dans la lune.

Maman. Elle claque des doigts devant mon nez pour me ramener sur Terre. Elle sourit et me demande pour la troisième fois de l’aider à mettre le couvert de midi. La descente a été si brusque que j’ai le mal de cœur, j’aurais préféré resté là-haut. Je fais l’aller-retour une dizaine de fois par jour, j’ai deux maisons mais je ne sais pas vraiment laquelle est la mienne. Tout le monde dit que j’ai la tête dans la lune, elle est si légère qu’elle s’envole sans que je m’en aperçoive. Mon corps est bien trop lourd pour flotter alors il reste en bas pour tenir compagnie à Maman. Mon crane m'enferme et je décolle. Je rêve et je deviens lune, j’imagine l’Astre avec mon visage, mes lunettes accrochées à ses cratères ; ça me fait rire doucement.

Des doigts qui claquent... à contrecœur, je quitte mon monde pour le sien et, sagement, je m’empare des assiettes qu’elle me tend : elles sont rondes et blanches comme mon autre maison, c'est moi qui les ai choisies au magasin et maman les a achetées pour moi. Je les pose sur la table, me saisis de la première elle brille et, derrière leurs vitres, mes yeux se reflètent à l’intérieur. Puis mon nez, et ma bouche, à mesure que j’approche ma figure. A bout de bras, je la brandis dans les airs pour cacher le soleil qui me brûle à travers la fenêtre. De mes mains, je fabrique une éclipse qui ne dissimule que moi ; je crains la chaleur sur ma peau blanche, là d'où je viens on vit la nuit.

Les médecins, eux ils savent pas vraiment : une fois je suis attardé, une fois je ne ferais jamais rien comme les autres, une autre fois encore j'ai une maladie mentale. Il n'y en a pas un pour être d'accord. L'autisme. C'est un mot rien de plus.

Maman dit qu'elle m'aime comme je suis et que ce sont les autres qui sont méchants. Je ne suis pas sûr que tous les autres soient méchants mais il y en a beaucoup qui n'aiment pas les étrangers comme ils les appellent. J'ai demandé à maman : « c'est quoi, un étranger ? » Elle m'a dit : « c'est quelqu'un qui vient d'ailleurs » Alors voilà, je viens d'ailleurs.

A la télévision, j’ai vu beaucoup d’étrangers comme moi. Ils ne parlaient pas la même langue et certains avaient même la peau foncée. Peut-être viennent-ils du soleil eux.

Quatrième rappel à l’ordre de la journée, de sa voix toute douce, Maman me dit qu’elle aimerait bien déjeuner avant l’heure du souper de ce soir. On rigole tous les deux. Son sourire bascule d’avant en arrière et ses dents rondes et blanches me rappellent ma petite lune. Elle croit que je suis là, que je mange avec elle, mais on m'envole à nouveau. Lorsque je pars ma tête me fait si mal que je voudrais ne pas revenir.

Mais je sens qu'on me tire par les pieds, déjà il faut débarrasser la table
Cette après-midi, je dois préparer mon sac pour partir au camp de vacances pour handicapés, c’est inscrit sur un bout de papier aimanté au frigo depuis l’année dernière. Parce que la société ne veut pas qu'on se mélange avec le commun, les normaux. .Ils disent que c'est pour nous protéger des autres. Il faut croire que les gens normaux sont dangereux puisqu'on ne doit pas les approcher : ni les étrangers, ni les autistes comme moi, ni les gros comme Jérôme, ni les trisomiques comme Adrien.

Dessus je compte les jours avant d’y retourner. Maman vient de tracer le dernier trait, demain je retrouve Sandra, mon animatrice préférée. Sous mon oreiller, j’ai caché une photo plastifiée de nous deux, et je la regarde tous les soirs avant de m’endormir. Sandra, c’est mon rayon de lune. Elle s’occupe des chevaux dans une ferme qui accueille des étrangers comme moi pendant l’été à Saint Martin d’Ardèche. Mon favori c’est Jumper, sa robe est pâle et ses yeux pétillent comme des boules-réverbère, comme pendant les nuits de pleine lune. Lorsque je suis avec lui, sa chaleur me rassure. Il est toujours content de me voir quand je lui porte de l’avoine pour son dîner, il vient manger dans mes mains comme dans une assiette et son museau tout doux caresse mes paumes. J’aime ce petit picotement, ce frisson de tiédeur quand sa langue me lape le bout des doigts. Dans le regard des chevaux, je vois se refléter l’âme de mon astre, peut-être viennent-ils aussi de là-bas, de là d’où je viens. Ils m’auraient accompagné ici pour que je sente moins seul. Ils me comprennent sans parler et ça me fait du bien parce que pour moi, parler, c’est toujours un peu pénible. Je ne saisis jamais vraiment pourquoi il faut tout le temps discuter. Avec eux, il n’y a pas besoin d’expliquer, pas besoin de merci, pas besoin de bisous. Je fais ce que je veux comme je veux, quand j’en ai envie et ils savent quand même que je les aime. Avec Maman, il faut toujours dire comment et pourquoi je l’aime. Les humains, ils t’aiment seulement si tu fais tout comme ils veulent.

Mais je pense que Sandra, elle est différente. A chaque fois que je suis près d’elle, elle me sourit sans rien dire, sans rien demander. Elle est un peu cheval. Quand je passe quelques jours avec elle, je peux lire dans son cœur l’impression de mon bonheur. J’aimerais lui dire des mots, au lieu de lui dire des sourires, l'inviter dans mon monde.

L'aube a été longue à arriver mais je suis prêt depuis longtemps déjà : mon sac à dos, mes chaussures de marche, ma casquette bleue, mon imper’ contre la pluie, mes briques de jus d'orange...
_ Mon chéri, il est l'heure, ton petit-déjeuner est prêt.

Maman entre dans ma chambre en douceur, mais son flot de parole a interrompu mon inventaire, je dois maintenant tout reprendre : mon sac à dos, mes chaussures de marche...
_ Gaëtan il faut venir à table, tes crêpes vont refroidir !

Ma tête enfle, elle prend feu, j'applique mes mains sur mes oreilles, en serrant fort ça calme les douleurs, j'entends moins les bruits et la voix de ma mère. Je ferme la porte devant son visage et je marche autour de ma chambre pour me calmer : mon sac à dos, mes chaussures de marche...
Les crêpes au chocolat de Papa finissent par m'apaiser. Il me les a amenées dans ma chambre sans dire un mot ; Il est gentil Papa. J'avale mes vitamines en vitesse, la main sur la poignée de porte de l'entrée, Sandra m'attend.
Elle peint parfois ses ongles en rouge on dirait des coccinelles posées au bout de ses doigts ; quand elle prend ma main je les sens s'envoler et se poser, papillonnantes, sur mon cœur.
J'entends le moteur de la voiture de Papa, Maman me sourit :
_ Ne t'inquiète pas mon grand, j'ai bien regardé tu as pensé à tout.

Penser à tout, c'est bien, j'ai pensé à tout et nous pouvons partir. Je m'installe à l'arrière avec mes affaires.

Le paysage défile vite : les arbres et leurs feuilles vertes et puis la terre marron et le ruban de la route en goudron. L'autocar est déjà là, la soute à bagages ouverte, j'y range ma valise mais je garde mon sac à dos avec moi. Je m’assieds près de la fenêtre, à gauche, d’ici je croise les véhicules qui roulent dans l’autre sens, ça me plaît. C'est comme un carrousel de couleurs qui filent à toute vitesse.

Le chauffeur me dit qu'on part dans vingt minutes. Vingt minutes ? Le temps c'est juste deux aiguilles qui le marquent, et il n'y a que vingt-quatre heures dans une journée, je trouve que ça fait pas beaucoup. Là il y a 1/3 d'heure mais c'est quand même 1200 secondes de plus à attendre Sandra.

J'aime bien partir avec les autres pour voir divers paysages et faire des découvertes comme disent les monos. A chaque fois que je pars, maman a les yeux qui brillent mais pas comme ceux de Sandra. Les yeux de Maman de tristesse mais ceux de Sandra sont plein de joie. Ils pétillent comme les feux d'artifices de l'été.

_ Au revoir mon chéri, prend soin de toi et appelle-nous si tu as besoin.

Maman récite cette formule avant chaque départ au camp ainsi j'emporte un petit bout d'elle qui me guide vers Sandra. Papa lui, reste muet et droit. Ils me saluent tous les deux et c'est la dernière chose que je vois lorsque l'autocar s'éloigne.
Je retrouve Julien et puis Jérôme et Adrien, ce sont mes meilleurs amis. Surtout Julien parce qu'il passe son temps à faire des blagues. Je me rappelle de la fois où il avait mis une grenouille dans le sac d'un mono, il a eu une grosse peur et nous on est parti en courant. Jérôme adore scruter le ciel et les étoiles. Un jour je lui ai demandé s'il voyait les gens de la lune avec son télescope, il m'a répondu :

_ Gaëtan, tu es bête, il n’y a personne dans la lune !

Il avait tort et j’étais bien placé pour le savoir, alors on s'est disputé. Mais ça n'a pas duré, on s'est vite réconcilié et il m'a même promis de me tenir au courant dès qu’il verrait du mouvement là-haut.

J'ouvre une brique de jus d'orange Jaffa, Adrien m'en demande une mais je ne peux pas lui en donner, parce que j'en ai pris juste le nombre qu'il faut pour moi, il fallait qu'il pense, à tout lui aussi. La route file sous les roues de l'autocar et je compte les voitures jaunes, il y en a plus que les vertes mais moins que les bleues. A la quinzième voiture jaune, notre moniteur nous dit que l’on va bientôt arriver. Moi, je n'ai jamais su dire si bientôt c'était long ou court, des fois c'est long et des fois c'est court. Là, c'est long. Et puis, soudain l'autobus freine et s'arrête. Je reste assis, comme l'a dit l'accompagnateur c'est ceux du fond qui descendent les premiers et mes copains et moi on est devant alors on attend. C'est notre tour, je suis un peu nerveux car je sais que Sandra est là dehors.

Lorsque nous descendons les marches les copains me poussent :

_ Allez Gaëtan, ta chérie t'attend...

Je déteste quand ils parlent de Sandra comme ça alors je me retourne et pousse Adrien. Il tombe dans l'escalier, il crie, je crois qu'il a mal. Sandra court vers moi, elle va me prendre dans ses bras et nous fêterons nos retrouvailles. Je suis prêt. Je souris de toutes mes dents et écarte les bras mais, sans un regard, elle passe devant mon câlin et se penche sur Adrien :

_ Tu n’as rien ?

Elle paraît inquiète. Je ne comprends pas pourquoi, il est juste tombé. Le visage sévère, elle se retourne vers moi. La place que je lui avais faite entre mes bras est toujours vide : elle plante ses yeux dans les miens. Ma Sandra me dispute :

_ Gaëtan, tu devrais avoir honte de toi. Tu as fait mal à ton copain, je ne suis vraiment pas contente.

Avoir honte, c’est quoi ? Je ne comprends pas tout. Adrien n’avait pas mal, ce n’était pas vrai : il ne pleurait pas. Sandra est rouge, comme les voitures sur l’autoroute, elle est fâchée contre moi. Je ne veux pas ! Je me sens tourner à toute vitesse, à nouveau ma tête s’envole et explose comme une fusée en partance.

Quand je me réveille je suis à l'infirmerie avec Adrien. Je reconnais les lieux, je suis venu de temps en temps. Je me tourne vers mon copain : 

_ Pourquoi t'es là, toi ?

Il tourne la tête de l'autre côté. Je veux me lever mais il y a des barrières à mon lit, je ne me rappelle absolument pas comment je suis arrivé ici. Je ne me souviens de rien, il y a des trous dans ma tête comme la lune a ses cratères. Derrière la porte, une grosse voix chuchote :

_ Sandra vous avez abusé avec Gaëtan. Ménagez-le un peu, c’est un brave petit et vous savez combien il vous aime, ce genre de remontrance venant de vous a provoqué chez lui une énorme crise. Que dirions-nous à ses parents s'il lui arrivait quelque chose de grave ? Arrangez tout cela au plus vite, je vous prie.

Sandra entre. Elle est belle et elle me sourit, pour la première fois de la journée. Elle vient s’asseoir sur le bord de mon lit dont elle a baissé la barrière, elle caresse mon front et me murmure notre petite chanson :

_ Le Soleil a rendez-vous avec la Lune, mais la Lune n’est pas là. Le Soleil l’attend. La Lune est là, la Lune est là mais le Soleil ne la voit pas…

Elle rigole.

_ Bonjour Gaëtan, comment vas-tu ?

Mon cœur chauffe dans ma poitrine, c’est l’explosion du Soleil et de la Lune qui se rencontre enfin, dans cette chambre.

Ses yeux transpercent mon âme. Je voudrais emporter ce moment dans ma bulle mais ma capsule refuse un autre passager. Alors je la regarde. Je la regarde aussi longtemps que mes yeux peuvent rester ouverts sans cligner des paupières. Elle me parle, je le sais parce que je vois bouger ses lèvres mais je suis incapable de comprendre ce qu’elle dit.

J'ai entendu parler du paradis, Maman m'a expliqué qu’il s’agissait d'un endroit où tout devenait possible. Je suis sûr d'y être, en ce moment. Puis, elle se lève, avec la grâce de ces biches que je vois parfois courir dans les bois, et s’en va. Je vogue dans une sorte de demi songe comme lorsque je viens de me réveiller et que mon rêve s'accroche encore à moi. L'infirmière me dit que le médecin du camp a décidé que je pouvais rejoindre les autres demain matin. Maman a donné son autorisation pour que je reste au camp avec Sandra. C'est aussi pour ça que je l'aime Maman, elle comprend ce que je veux et elle me laisse le faire.

Les flocons tombent sur le sol avec douceur, une main chaude comme un oiseau se pose sur mon épaule, la même main qui caressait mon front d'adolescent...

_ Gaëtan, tu es encore dans la lune.

_ Non, mon amour, je repensais à nos jeunes années.

Sandra me sourit.

Notre amour a grandi de dix ans.

Février 2013
Thomas et Patricia


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MessagePosté le: Mer 19 Avr - 17:08 (2017)    Sujet du message: Publicité

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